Chronique de “Nous qui n’existons pas” de Mélanie Fazi

À paraître fin septembre/début octobre 2018 chez Dystopia.

Mélanie Fazi, la plupart du temps nouvelliste, nous offre ici une non-fiction sous la forme d’un témoignage. Celui-ci fait suite à et déploie le contenu d’un billet de blog rédigé en juin 2017, où l’autrice réalisait un coming out qu’elle présente comme étant peu commun : celui qui consiste à dire que le couple et la sexualité n’ont pour elle pas la résonance qu’il a pour la majorité des gens, et qu’elle ne désire pas y souscrire, par inintérêt, par absence de désir, par bonheur d’être seul.

« Ce n’est pas un choix, c’est une identité profonde » p.59

Le récit de l’autrice dans ce texte est celui de l’acceptation progressive, par à-coups, mais pleine et entière de cette identité. Il est aussi la description de ce que cela fait de vivre cette identité minoritaire, trop peu et mal considérée.

Un mot sur votre chroniqueur : point de vue situé

Je tiens à préciser d’où je parle, pour les besoins de la chronique. Si je m’intéresse aux questions de sexes, de genres et de sexualités, je suis un sujet humain relativement classique de la norme majoritaire contemporaine. Si les normes me sont pénibles et me font parfois souffrir, il me semble que c’est à la mesure d’un éveil personnel d’ordre intellectuel : nous gagnerions tous, c’est mon intime conviction, à sortir de ces schémas rigides et culpabilisant, à nous laisser désirer en paix sans nous demander si on fait bien ou pas, en respectant nos propres besoins.

J’ai, comme beaucoup, ma petite histoire personnelle d’étrangeté aux autres. Comme Mélanie Fazi, la solitude est pour moi une condition sine qua non de mon intégrité personnelle. Sans rentrer dans les détails de ce qui me concerne car il n’est question de moi ici que pour situer ma parole, j’ai toujours estimé, sans trop oser le dire, que le plus important dans la vie ne peut qu’être fait seul. Mélanie Fazi le dit ainsi, p.33 : « Il y a pour moi quantité de moments précieux qui sont, par nature, impossible à partager », formule que je reconnais tout à fait de mon expérience. J’ai toujours mis hors de chez moi et quitté les autres avec soulagement. Je ne goûte rien de plus agréable qu’une promenade nocturne solitaire. La phrase « plus jamais seul » me donne des sueurs froides. La trop grande proximité d’une personne équivaut pour moi à un rapt : je ne peux plus être, on m’a volé à moi-même. J’ai fini par « choisir » mon conjoint en conséquence, car pour citer encore le texte de Mélanie Fazi « À mes yeux, à quoi bon construire une vie, trouver une ville où l’on se sente chez soi, nouer quantité d’amitié, prendre des habitudes, si c’est pour laisser une seule personne venir tout balayer ? » p.36. Passer une journée seul est un délice trop vite terminé.

J’ai reçu à ce propos maints commentaires et conseils. Certains d’entre eux, que j’ai voulu écouter, ont failli me faire crever – mais c’est une autre histoire.

Face à la norme dominante

J’ai lu la centaine de pages de Nous qui n’existons pas sans pouvoir m’en détacher, happé par sa fluidité et l’importance de son propos. Les heures de sommeil que j’ai prises au milieu de ma lecture ont été très étranges, fébriles – j’ai même rêvé que je tournais les pages sur ma tablette, et le geste véritablement effectué m’a réveillé. J’ai senti très directement l’urgence qui avait pu habiter l’autrice lors de son processus de rédaction, l’importance de dire ces mots, enfin.

Je suis habitué à la non-fiction par ma formation philosophique : je lis beaucoup de théorie. Mais toute non-fiction n’est pas théorie. Nous qui n’existons pas n’en est pas, ni non plus un essai. Il s’agit plutôt d’une longue lettre personnelle adressée au lecteur, d’une confidence intime et précieuse qui narre, à fleur de peau mais avec le recul d’une certaine analyse, quelque chose comme une trentaine d’années de vie autour de la question lancinante « ai-je le droit d’être comme je suis, ou bien ai-je un problème à soigner ? »

Il suffit de regarder nos productions culturelles pour nous faire une idée de ce que nous pensons massivement du couple et de la sexualité, qui équivalent dans la manière que nous avons de les présenter à « bonheur et santé ». Le couple vient comme un soulagement, un accomplissement de soi, et la sexualité active comme le témoignage d’une vitalité qui se manifeste et rassure. Les productions culturelles nous construisent. Nous en engloutissons des quantités depuis notre plus jeune âge. Impossible de passer au travers des mailles du filet, d’ignorer que ce qui est sensé nous préoccuper 99 % du temps, c’est l’amour et le sexe. Si c’est en termes de procréation, j’ai du mal à croire que la survie de l’espèce soit en danger, car pas de doute, nous sommes extrêmement bien organisés, au point qu’on ne puisse même plus avoir l’espace disponible en nous pour nous demander si les idées d’amour et de sexe, de reproduction, nous plaisent, si nous sommes d’accord pour participer également.

Ce qui a donc occupé Mélanie Fazi pendant sa trentaine d’années d’adolescence et d’âge adulte, ça a été de se demander pourquoi elle n’était pas comme les autres, si ça n’était pas maladif, et ce qu’il faudrait faire alors pour se rétablir. Pourtant, dit-elle, la réponse était là, d’une écrasante évidence : puisqu’elle n’avait pas envie… Alors c’était que non. On lui a suggéré, elle s’est suggéré qu’il pouvait y avoir là un « blocage », quelque chose qui l’empêchait de faire et même de désirer comme tout le monde. Mais, dit-elle, s’il n’y a rien à bloquer car il n’y a pas de désir en échec de réalisation, alors il ne peut y avoir de blocage.

L’évidence n’a pas suffit.

Communauté et étiquette

Ce qui lui manquait, c’était de savoir. De savoir qu’on n’est pas moins humain pour autant qu’on n’adhère pas à la norme dominante en matière d’appariement sexuel et de compagnonnage. Que l’on peut exister ainsi. Que d’autres existent. Que l’on peut mettre des mots dessus, sans que cela soit pour recevoir en retour un diagnostique et un possible traitement de redressement.

De fil en aiguille, Mélanie Fazi s’est rapprochée des problématiques LGBT+. D’abord par la reconnaissance en elle d’un certain lesbianisme – un lesbianisme « non pratiquant », comme elle le dit. Ensuite par l’exploration des témoignages concernant l’asexualité. Pourtant, si elle défend les étiquettes et leur multiplicité, force est de constater qu’elle ne souhaite s’en donner aucune. Les étiquettes n’ont été pour elle qu’une pratique extérieure, le moyen de comprendre sa propre expérience de l’altérité. Mais au contact des étiquettes, l’altérité se dédouble. Mélanie Fazi se reconnaît partiellement dans le lesbianisme, tout comme elle se reconnaît partiellement dans l’asexualité tels que ceux-ci ont été décrit par d’autres.

Peut-être que, si cette non-fiction n’est pas une théorisation, c’est pour cette raison : parce que l’adéquation entre l’étiquette et sa description sommaire d’un phénomène, et l’expérience vécue en propre est nécessairement insatisfaisante. L’étiquette a une fonction pratique : de reconnaissance de l’existence d’une chose, d’une situation, d’une dynamique (« il y a un mot pour désigner ce que je suis, comment je suis »). Elle permet, également, le regroupement pour l’action publique et politique. L’étiquette aide à définir et à communiquer avec plus d’aisance et de rapidité.

Mais une étiquette porte en elle déjà une autre coercition, à laquelle Mélanie Fazi n’a pas échappé : se reconnaître seulement partiellement dans une étiquette, c’est porter le poids d’un nouveau questionnement, qui est celui de la légitimité à se réclamer de telle ou telle étiquette. Peut-on se dire lesbienne alors que l’on n’a jamais eu et qu’on veut n’avoir jamais d’« expérience » avec avec une femme ? Peut-on se dire asexuelle alors qu’une partie seulement de ce que cela désigne semble correspondre à notre ressenti ? Tel est le paradoxe des étiquettes, que pourtant elle ne désavoue pas ni ne rejette : c’est un besoin que nous avons, pour exister, nous dont il n’est jamais question nulle part qu’en négatif.

Écrire la différence

Ce travail de témoignage que donne Mélanie Fazi est une ouverture. Une ouverture d’elle-même pour elle-même, d’abord : elle s’est dite, et elle a fait le choix ainsi de s’accepter ouvertement telle qu’elle est, telle qu’elle a toujours été. Plus question de se cacher, ni à soi, ni aux autres. Les premiers pas sont pénibles. Il faut, dit-elle, faire le deuil de son ancienne identité, celle qui nous cachait dans une apparente normalité. L’écriture de ce témoignage bientôt publié est une partie du travail, quand bien même il est déjà le résultat d’un long cheminement.

C’est également un écrit précieux pour d’autres, pour ceux qui sont encore cachés, et pour ceux qui ne le sont plus mais n’en sont pas moins minoritaires dans leur différence. À mon moindre niveau de correspondance avec son expérience, lire cet amour de la solitude, cette remise en cause de l’évidence du désir de relations romantiques et sexuelles, a été une véritable émotion. Pourtant, son témoignage n’est pas le premier que j’ai reçu, ni le plus proche de moi. Mais c’est un témoignage important, un de plus, un qui me parle. Ce que j’y ai reconnu de moi, des images que j’aime, ce rapport particulier à la littérature, à l’écriture, à l’imaginaire, m’a parlé très directement. Même s’il est le fruit d’années pénibles et de souffrances, il porte en lui une douceur rassurante. Il marque pour moi une certaine pierre blanche. Il encourage à être. Il encourage à écrire.

Alors que les questions de sexes, de genres, de sexualités sont soulevées de toute part, que l’on aspire et espère bousculer nos lourds paradigmes en les attaquant dans une bataille âpre, le texte de Mélanie Fazi, doux autant qu’amer, m’a paru comme une consolation, un horizon que se dégage. Une parole de plus, et pas des moindres. Une parole qui va aller soutenir bien d’autres dans leurs tentatives d’être et d’exprimer cet être.

La littérature fantastique, et de manière plus générale les littératures de l’imaginaire, accueillent de plus en plus de récits de l’altérité, de la différence en termes de sexes, genres et sexualités. Elles semblent un terrain de choix pour la représentation d’autres récits que ceux de la norme dominante. Mélanie Fazi a cette formule, à la toute fin de son texte, qui me semble édifiante :

« L’ironie veut que le mot « genre », qui définit pourtant ce que j’écris depuis plus de 20 ans, ait pris récemment un double sens pour moi, presque à mon insu. Ce texte écrit pendant l’été 2017, je me suis posé la question de le publier « hors des genres », et j’entendis ce mot se charger de sous-entendus dès que je le prononçais. Le genre, le « mauvais genre », c’est l’histoire de ma vie. Le fantastique et ce qu’il dit entre les lignes de l’étrangeté du monde à mes yeux, les questionnements d’identité qui ont pris une place de plus en plus grande dans mon quotidien. Je ne m’étonne pas vraiment, avec le recul, de m’être trouvée tellement à ma place dans le domaine des genres de l’imaginaire. Là aussi, on sait ce que c’est d’être « à côté », hors d’une certaine vision figée de la « grande littérature », et de ne pas se reconnaître dans l’image que le reste du monde plaque sur nous : adolescent attardés, auteurs ou lecteurs de mauvais romans de gare sans prise avec le réel, et j’en passe. […] Je crois de plus en plus qu’il y a, dans les genres de l’imaginaire, une possibilité de réinventer le monde qui parle à ceux qui se sentent en dehors. » pp.99-100

Plusieurs de ses nouvelles déjà, elle le dit, exprimaient cette différence à un certain niveau de lecture, enfouie sous d’autres significations plus éclatantes (Les sœurs de la Tarasque, par exemple). Perçait aussi, je crois, l’étrangeté à l’histoire contée d’un amour ou d’une sexualité, comme un léger déplacement : celui d’un récit fait sans foi mais s’efforçant à l’exercice.

Je ne peux que souhaiter à l’autrice que cela soit pour elle une annonce programmatique personnelle, que ce témoignage libérateur ne soit que le prélude à une réappropriation de son écriture de fiction. Une fois ces codes envisagés, il est d’autant plus aisé de les briser, de remplacer la vitre transparente et lisse par de beaux vitraux aux couleurs qu’on voudra.

À tous ces autres mondes en devenir, merci.

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